neděle 2. srpna 2026

Les cafards bruissent, l'acteur Vaněk fête son anniversaire, et il n'y a pas de pigeon sur le toit


> Contes d'été 2026

Qu'y a-t-il de pire : le rêve ou la réalité ? Certains ont vu leurs rêves se réaliser, d'autres continuent seulement à les rêver. Mais à Pigalle, à Paris, c'était surtout la déchéance la plus accomplie qui régnait.

Pour Václav, les journées étaient plus faciles que le monde des rêves. Les rêves exigeaient un effort immense, une implication totale ; le quotidien, lui, était presque simple.

Pourtant, chaque matin, il fallait se lever, se secouer complètement de ces songes parfois angoissants, puis sortir droit vers le soleil.

C'est à Pigalle qu'il désirait le plus ardemment ce soleil, sur cette colline parisienne célèbre pour ses cabarets, ses salles de jeux et ses prostituées. Au crépuscule, il lui arrivait de flâner sur le boulevard de Clichy, jetant un œil vers les music-halls bariolés, l'autre vers les affiches du Casino de Paris. Et jamais il n'oubliait de saluer, à l'entrée de son immeuble, les deux plantureuses Noires décolorées qui y faisaient le guet.

Qui sait ? Peut-être auraient-elles fini, un soir, par lui offrir discrètement leurs services visqueux, comme une sorte de prime d'exil. Non. Même elles avaient compris qu'il n'y avait décidément rien à tirer de lui. Pourtant, il lui semblait qu'une étrange complicité silencieuse s'était malgré tout installée entre eux.

Bien qu'il ne restât jamais plus d'une semaine dans ce quartier – le rituel des déménagements continuels, d'un appartement à l'autre, faisait partie des épreuves les plus pénibles auxquelles il devait se soumettre afin de ne jamais importuner trop longtemps ses hôtes –, il aimait Pigalle pour son authenticité profondément décadente.

Non loin de là se dressait le Moulin Rouge, où l'on dansait toujours le célèbre french cancan. Mais surtout, à quelques minutes seulement de la station Pigalle, se trouvait le petit théâtre La Bruyère, où l'on jouait en français les pièces de Václav Havel.

Était-ce un signe manifeste de parenté spirituelle ? Probablement pas. Et pourtant... Où, sinon à Paris, aurait-on pu représenter les œuvres du dramaturge tchèque interdit ? Dans un quartier mal famé, là où la nuit n'appartient ni aux renards, ni aux ours, ni aux lièvres, mais, pourquoi ne pas le dire tout haut aujourd'hui, aux putes.

Non, les pièces de Václav Havel n'étaient certainement pas jouées à la Comédie-Française — et elles ne le sont toujours pas. À partir d'octobre 1989, le théâtre La Bruyère présenta Tentation, mise en scène, comme trois ans auparavant Largo Desolato, par son directeur, Stephan Meldegg. 

Václav n'assista à aucune représentation. Il n'avait même pas les moyens de se payer une place dans ce petit théâtre de Pigalle. Il était complètement sans argent. 

À Prague, il n'aurait manqué une première pour rien au monde. Ici, c'était une autre histoire. Le soir, lorsqu'il s'endormait au bruissement des cafards, dans sa minuscule chambre du quatrième étage, juste sous les toits, avec sa vue monumentale sur Paris, dominée par le Sacré-Cœur, il lui semblait pourtant être installé dans une loge du Théâtre Na zábradlí, à Prague, assistant à la première d'une pièce toute nouvelle. Dans le rôle principal apparaissait le maître lui-même : Havel. Pourtant, quelque chose lui rappelait une œuvre plus ancienne, peut-être Le Balcon de Jean Genet. 

Mais non, c'était bien le grand dramaturge tchèque de l'absurde qui, pendant l'entracte, venait lui-même saluer le public. Voilà qui ne s'était encore jamais vu ! Mais non… non, non, non… ce n'était pas Havel. C'était seulement un acteur déguisé en Havel. Sous son masque, il marmonnait qu'il s'appelait Ferdinand Vaněk et s'excusait auprès de tout le monde. Il avait encore quelque chose à faire dans la soirée. Quelqu'un soufflait qu'il devait peut-être aller récupérer sa Mercedes au garage.

Toute la salle éclatait de rire, surtout en entendant ce nom. Ferdinand Vaněk : le célèbre alter ego que Havel avait utilisé dans plusieurs de ses pièces, mais aussi pour signer, avec humour, certaines annonces publiées à l'occasion de son anniversaire. Ce soir-là, précisément le 5 octobre, on annonçait solennellement qu'il venait d'avoir cinquante-trois ans. Même Rudé právo, journal du parti communiste, l'avait signalé dans une petite annonce.

Tout le monde était donc au courant. Cinquante-trois ans : pour un homme, l'âge des premiers grands bilans. Oui, le rideau venait soudain de se lever, et le monde entier semblait avoir changé d'un seul coup. Il n'était nul besoin de citer le poète Jan Neruda : la vérité était bien là, et l'amour aussi.

La vérité et l'amour avaient enfin triomphé du mensonge et de la haine. Au printemps 1990, le 20 mars exactement, Václav Havel, devenu président de la République, fit réellement son apparition au théâtre La Bruyère.

L'événement prit aussitôt des allures de triomphe médiatique. Tous les grands noms du théâtre français accoururent dans cette salle jusque-là si volontiers méprisée pour lui rendre hommage. Personne ne demanda où ils se trouvaient quelques mois auparavant, lorsqu'il croupissait encore en prison.

Bien sûr… cette question-là ne se posait plus. Comme toujours, Havel remercia avec une courtoisie presque désarmante. Stephan Meldegg, pionnier de son théâtre en France, ne cachait pas son émotion :

« Nous avons tant de fois imaginé le jour où vous franchiriez le seuil de notre théâtre. Et je vous avoue sincèrement que, même dans mes rêves les plus fous, je n'aurais jamais pu imaginer les événements de ces derniers mois, ni cette heureuse rencontre d'aujourd'hui. »

Havel le remercia à son tour pour toutes les mises en scène de ses œuvres et rappela avec reconnaissance que, lorsqu'ils ne pouvaient rien faire d'autre, « les comédiens signaient au moins des pétitions pour ma libération lorsque j'étais en prison ».

La prison était restée le grand leitmotiv de toute sa vie. Désormais, un avenir entièrement nouveau s'ouvrait devant lui, bien au-delà des seules perspectives du théâtre.

« Lorsqu'un auteur dramatique veut assister à une représentation de sa propre pièce, ou simplement serrer la main des acteurs qui la jouent, il faut donc qu'il devienne président de la République », lança-t-il en souriant depuis la scène.

Dans la salle se trouvait le fleuron du théâtre français : Michel Piccoli, Fanny Ardant, Pierre Arditi, Roger Planchon, Patrice Chéreau et Ariane Mnouchkine étaient tous présents.

Notre Václav, lui, n'avait évidemment pas été invité. Il continua quelque temps encore à vivre dans ses propres rêves, même si l'un d'entre eux semblait soudain être devenu réalité… jusqu'à venir le rejoindre à Paris.

La réalité de Václav, pourtant, demeurait d'une simplicité presque invisible. Elle n'avait rien de théâtral. Un simple coup de pinceau, certes important, mais encore noyé dans le flou. C'était une époque de transition.

À l'ambassade de Tchécoslovaquie, installée à l'Hôtel de Ligne, l'homme attendu n'avait pas encore pris ses fonctions, pas plus que ceux qui, bientôt, applaudiraient chacun de ses gestes. Ce palais de la Belle Époque attendait encore patiemment son nouvel ambassadeur.

Le monde s'était mis en mouvement. Les uns partaient, les autres revenaient. Certains rentraient presque aussitôt au pays. Václav observait ce ballet avec un mélange d'étonnement et de distance, comme s'il n'en faisait pas véritablement partie.

Ce qui le frappait surtout, c'était l'existence de ceux qui, bien avant la Révolution de velours, avaient déjà régularisé leurs rapports avec leur ancienne patrie. Dans le langage de l'exil, on les appelait avec une pointe de mépris en tchèque upravenci, « les accommodés ». 

La première fois qu'il poussa la porte de la célèbre revue Svědectví, fondée par exilé Pavel Tigrid, rue Notre-Dame-des-Champs, il aperçut derrière le comptoir une vieille connaissance : Honza Pelc.

Celui-ci lisait tranquillement le quotidien Mladá fronta. Pas encore Mladá fronta DNES, qui ne porterait ce nom d'actualité AUJOURD'HUI qu'après le retour d'exil de Karel Hvížďala, mais l'ancien journal. Pelc, lui, n'avait pas changé d'un pouce depuis leurs retrouvailles en Franconie. Il leva simplement les yeux de son journal et demanda : 

— Alors, comment ça va ?

— Bien... jusque-là, ça va, répondit Václav.

Le dialogue ressemblait étrangement à celui qu'ils avaient échangé, lui et Marek Školník, le jour où ils l'avaient déposé boulevard Voltaire.

— Tu sais où aller ? avait demandé Školník. Non, il ne le savait pas.

Pourtant il avait répondu, avec un courage qui tenait presque de la bravade :

— Bien sûr. Aucun problème. Merci pour le voyage. Pelc, toujours au volant de sa vieille Renault grinçante, n'avait pas bougé.

Il s'était contenté de sourire sous sa barbe avant de redémarrer. Au milieu des piles de livres et de revues — ce jour-là, Václav avait emprunté d' une écrivaine d'exil Iva Pekárková un livre — étaient disposés des journaux tchèques.

L'ensemble évoquait un kiosque de distribution de presse, à ceci près qu'on y trouvait également toutes les publications de l'émigration. Derrière ce comptoir improvisé officiait naturellement Pelc.

L'endroit ressemblait davantage à une bibliothèque municipale qu'au redoutable centre d'espionnage dont la propagande communiste faisait depuis Prague un véritable repaire de conspirateurs. Mais les temps changeaient.

Lorsqu'il revint quelques jours plus tard pour rendre le livre de Pekárková, il découvrit sur la table des badges blancs frappés d'un slogan rouge : Havel for President !

Cette vision le surprit. À Prague, les différents services de sécurité poursuivaient encore leurs manœuvres. Ici, dans les bureaux de Svědectví, la revue des exilés tchèque, moins slovaques, on pensait déjà au futur président. Et ce président ne pouvait être que Havel. Pourtant, tout cela semblait encore étranger à Václav.

Il observait les événements lorsqu'il le pouvait, mais il attendait surtout un nouvel élan. Pour se distraire, il allait souvent au cinéma dans le Quartier latin : voir Kieslowski, Greenaway, Jim Jarmusch, Leos Carax ou encore les films de Visconti. Jusqu'au jour où un fou l'agressa devant un bureau de poste.

L'homme lui projeta une bombe lacrymogène au visage et lui arracha son sac en plastique, qui contenait notamment les allocations de chômage que l'ANPE venait tout juste de commencer à lui verser. L'ANPE n'était évidemment pas un kiosque à journaux, mais l'administration où Václav s'était inscrit dans l'espoir — bien vite déçu — de trouver enfin un emploi déclaré.

En attendant, il survivait grâce à de petits travaux : déplacer des meubles, nettoyer des appartements, récurer une baignoire, repasser des chemises — tâche qu'il avait fini par apprécier —, puis garder de jeunes enfants.

Cette agression fut pourtant un véritable tournant. Ce fut un véritable choc. En fin d'après-midi, il regagna Pigalle en titubant. Les enseignes des bars s'allumaient déjà, et les deux Noires d'en face ne le reconnurent même pas.

Pour la première fois, il ne voulait plus continuer à vivre. Il ne voulait plus retourner s'allonger sous ce plafond où bruissaient les cafards cachés derrière les plaques de polystyrène.

Il monta sur le toit. Et il se demanda s'il ne valait pas mieux sauter. Pour la première fois, il lui vint à l'esprit que personne ne remarquerait son absence. Pas même un chien n'aboierait après lui. Pas même un chat ne pousserait un miaulement.

Entre-temps, le centre de gravité de l'Europe s'était déplacé vers l'Est. Vers cette Europe orientale si longtemps méprisée, cette Europe gelée que l'Ouest considérait comme un monde inférieur.

Désormais, tous les regards étaient tournés vers elle. Vers cet ancien bloc communiste où, à peine un an plus tard, éclaterait la guerre en Yougoslavie. Comme si quelqu'un avait craqué une allumette.

— Vous êtes yougoslave ?

On lui posait cette question de plus en plus souvent.

— Non... non... je suis tchécoslovaque. Je viens de Prague...

Il bredouillait cette réponse aussi longtemps que la Tchécoslovaquie continua d'exister. Pour beaucoup, ces deux pays se confondaient déjà.

Il se répétait avec amertume combien l'intérêt pour son pays s'était évanoui rapidement. Pour Prague. Pour Havel. On ne parlait plus du philosophe devenu roi, ni de la victoire sur le communisme.

Toute l'attention se concentrait désormais sur cette guerre incompréhensible entre deux peuples slaves qui, jusqu'alors, avaient partagé la même langue, tant que Josip Broz, dit Tito, avait maintenu son pays d'une main de fer.

— Mais vous aussi, vous êtes slave, n'est-ce pas ?

— Oui... mais d'Europe centrale.

Il répondait cela comme si la nuance avait encore une importance.

Le Sud... le Centre... quel centre, au juste ? Aux yeux de beaucoup, tout cela restait simplement l'Est.

— Alors, chez vous aussi, il y aura bientôt une guerre ?

La question revenait sans cesse, d'abord hésitante, presque compatissante, puis de plus en plus insistante.

Ce soir-là, après l'agression devant la poste, il n'avait compris qu'une seule chose : son agresseur criait sans cesse :

— Putain ! Merde ! Putain !

Ils roulèrent tous deux dans le fossé comme deux possédés avant que l'homme ne prenne la fuite. Václav n'avait plus la force de se relever. Ses jambes cédèrent.

Le gaz lacrymogène commença à lui brûler les yeux. Un inconnu le remit debout et l'appuya contre un mur afin de s'assurer qu'il était encore conscient. Les autres passants, eux, contournaient simplement la scène avec une grimace de mépris, pressés de poursuivre leur chemin.

— Vous êtes ivre ? demanda l'homme avec bienveillance. Non. Il ne l'était pas. Il voulait seulement aller voir Les Damnés de Visconti au cinéma Saint-André-des-Arts. Il essaya de l'expliquer, tant bien que mal.

— Demain... allez-y demain, répondit doucement son sauveur.

La semaine suivante, Václav avait également prévu d'aller écouter Jacques Derrida, dont il avait découvert le lieu de ses conférences. Mais il jugea préférable de garder cela pour lui lorsqu'il aperçut l'expression inquiète sur le visage de l'homme.

Bien des années plus tard seulement, à Prague, Božena arriva un jour de Paris, comme elle en avait le secret, à l'improviste, pour projeter au Théâtre Na zábradlí un film intitulé Mirek n'est pas parti. L'acteur Bob Klepl, qui incarnait Mirek, était présent lui aussi.

Le scénario, auquel Vladimíra avait largement contribué, faisait de cette histoire une comédie profondément absurde. Mais lorsque, ce soir-là, Václav se tenait seul sur le toit de Pigalle — non pas comme Mirek, mais comme lui-même — il aurait tant souhaité qu'apparaisse, comme dans le film, un pigeon salvateur, peut-être en hommage à La Colombe blanche de réalisateur František Vláčil.

Or, ce soir-là, il n'y eut aucun pigeon sur le toit. Aucune colombe. Seulement la lune. Encore cette lune. Comme dans ce chanson : La Lune au-dessus de Radlice.

C'est peut-être pour cette seule raison que Václav ne sauta pas.




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